Fallait-il bannir Trump de twitter ? 🍊

Un peu de recul dans un débat chargé d'émotions

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Il est facile de haĂŻr Trump. Malheureusement, le mĂ©pris se marie mal avec la raison. La suite d’évĂ©nements qui a commencĂ© par la prise du capitole et qui s’est terminĂ©e par la disparition de nombreux comptes et applications, dont celui du prĂ©sident des USA, mĂ©rite d’ĂȘtre analysĂ©e avec sang froid - prĂ©cisĂ©ment parce qu’elle est si brĂ»lante.

Chacun le sait, il est plus facile de faire accepter des dĂ©cisions radicales Ă  des foules galvanisĂ©es. Mais si l’on fait fi de nos sentiments envers Trump, son bannissement de Twitter et la suppression de l’application concurrente Parler sont-ils de bons signaux pour le futur de nos sociĂ©tĂ©s occidentales ?

Autrement formulĂ©e, la question devient : faut-il se rĂ©jouir qu’une poignĂ©e de sociĂ©tĂ©s soit en capacitĂ© de faire taire, encore plus facilement qu’un Ă©tat, une partie importante de la population - jusqu’au prĂ©sident des USA ?

“Twitter est une entreprise privĂ©e”

C’est l’argument le plus commun. Mais il est trop facile pour ĂȘtre ingurgitĂ© sans y songer un instant.

D’abord, Twitter n’applique pas systĂ©matiquement ses conditions d’utilisation. Il suffit de creuser un peu pour trouver quantitĂ© de tweets appelant Ă  la violence, sur des individus ou des populations.

Mais soit, c’est une entreprise privĂ©e, elle fait ce qu’elle veut.

Le problĂšme, c’est que l’argument est prĂ©sentĂ© comme une rĂ©futation de la question de fond. C’est un exemple classique du sophisme du faux dilemme. En effet, il est possible de simultanĂ©ment penser que les GAFAs sont dans leur droit mais de s’inquiĂ©ter des implications de leur toute puissance.

Et c’est lĂ  ce qui m’a interpellĂ©, quand j’ai vu tant de gens en liesse aprĂšs la suppression du compte de Trump. N’est-ce pas, en somme, exactement ce que chacun reproche Ă  ses adversaires politiques ? De ne pas questionner des Ă©vĂ©nements majeurs s’ils vont dans leur sens ?

Le cas Parler

Parler est une application prĂ©sentĂ©e comme alternative Ă  Twitter, lancĂ©e avec une promesse forte : celle de ne jamais ĂȘtre censurĂ©.

Alors que beaucoup s’y rĂ©fugiaient Ă  la suite du ban de Trump, Parler a Ă©tĂ© supprimĂ©e de l’App store, du Google play store, et Amazon Cloud a cessĂ© d’hĂ©berger ses serveurs - le tout dans la mĂȘme journĂ©e.

En fait, tous ses accĂšs Ă  l’internet occidental ont Ă©tĂ© brutalement coupĂ©s.

Il y a fort à penser que Parler a joué un rÎle dans les événements au capitole, mais malgré tout, sa suppression dérange. Pourquoi est-ce problématique ?

En premier lieu, on prĂ©sume que s’ils trouvent un autre hĂ©bergeur, cela sera chez une puissance Ă©trangĂšre (ce que semble confirmer le NYT). StratĂ©giquement, c’est probablement une erreur, comme le rappelle l’adage :

Sois proche de tes amis, et encore plus proche de tes ennemis (Don Corleone).

À l’instar du rĂ©seau social russe “vk”, utilisĂ© par les dissidents politiques occidentaux, les enjeux dĂ©passent ici les politiques nationales.

Ensuite, il est important de comprendre que lancer une alternative quand il y a de tels monopoles est difficile. Cela implique qu’il ne pourrait plus jamais y avoir de dĂ©veloppement d’idĂ©es qui ne s’inscrivent pas dans ce qui est considĂ©rĂ© “acceptable” par ces entreprises.

Le progrÚs par les idées

Les idĂ©es dissidentes sont indispensables au dĂ©veloppement d’une sociĂ©tĂ© saine. Il n’y a pas si longtemps, il Ă©tait dissident de penser que la terre n’était pas le centre de l’univers, ou qu’il fallait abolir l’esclavage. Qui peut garantir que des idĂ©es indispensables mais impopulaires ne devront pas voir le jour pour prĂ©server nos sociĂ©tĂ©s ? L’objectif d’une dĂ©mocratie, c’est prĂ©cisĂ©ment d’autoriser le dĂ©bat, et de vaincre les mauvaises idĂ©es en public.

Se rĂ©jouir de la censure de ses opposants politiques, c’est un peu comme donner un fusil Ă  son ami schizophrĂšne pour qu’il nous protĂšge. Que se passera-t-il quand son alter-ego prends le dessus ?

Il ne faut pas creuser bien loin dans l’histoire pour trouver plĂ©thore d’évĂ©nements oĂč la pensĂ©e qui a fini par triompher Ă©tait jadis du “mauvais cĂŽtĂ© de la censure”. J’insiste lĂ  dessus : il est quasi systĂ©matique qu’un excĂšs de pouvoir donnĂ© Ă  n’importe quelle structure se retourne inĂ©vitablement contre ceux qui le lui ont donnĂ©. C’est lĂ  l’objet des dystopies Orwelliennes.

Qui n’a jamais changĂ© d’avis sur un sujet important ? Qui peut garantir qu’il n’aura jamais un avis divergent de celui des community managers de twitter ?

Le passĂ© doit ĂȘtre prĂ©servĂ©

Dans les jours qui ont suivi, des centaines d’éditeurs et d’auteurs ont rĂ©clamĂ© la suppression du mĂ©moire de Trump ; sa statue a Ă©tĂ© retirĂ©e du musĂ©e GrĂ©vin ; et des personnalitĂ©s ont demandĂ© qu’il soit supprimĂ© du film “Maman j’ai ratĂ© l’avion”. Le mot d’ordre est clair : ces 4 annĂ©es n’ont jamais existĂ©.

Quel bien peut-il venir de rĂ©Ă©crire l’histoire ? Ne la consulte-t-on pas justement pour Ă©viter de commettre les mĂȘmes erreurs ? Des Ă©diteurs et des auteurs qui rĂ©clament l’interdiction d’un livre, c’est le paroxysme de l’absurditĂ©. Il est possible de se procurer Mein Kampf, mais le mĂ©moire de Trump, c’est trop ? Dans ce climat d’escalade permanente, ces mots d’Orwell rĂ©sonnent plus que jamais :

Every record has been destroyed or falsified, every book rewritten, every picture has been repainted, every statue and street building has been renamed, every date has been altered. And the process is continuing day by day and minute by minute. History has stopped. Nothing exists except an endless present in which the Party is always right.

– George Orwell, “1984”

Alors, fallait-il bannir Trump ?

Twitter doit prĂ©server le droit de bannir qui bon lui semble, c’est une entreprise privĂ©e. Mais d’aprĂšs-moi, cette dĂ©cision est une erreur.

Car plutĂŽt qu’une rĂ©unification, le plus probable est que la fracture entre les deux AmĂ©riques s’agrandisse davantage. Les pro-Trump iront sur leur application hĂ©bergĂ©e en Russie, et les anti-Trump resteront sur Twitter. De chaque cĂŽtĂ©, on se congratulera sans jamais avoir la possibilitĂ© de rĂ©concilier ses idĂ©es.

Ainsi, s’il n’y a pas de solution Ă©vidente Ă  un problĂšme si nuancĂ©, il est indispensable que chacun s’équipe d’un esprit critique aiguisĂ©, et parvienne Ă  voir au delĂ  des Ă©motions et du mĂ©pris - surtout en pĂ©riode de crise.

Nous devons préserver la liberté de faire émerger des idées nouvelles.

Notre civilisation en dépend.