La perspective de la mort comme moteur ⏳

Memento Mori et le "regret minimization framework" de Bezos

Cet article est proposé par le startup studio Pareto - pense à t’abonner !

Lorsque j’écrivais l’article des leçons sur Jeff Bezos, une phrase qu’il a dite en interview m’a interpellé. Il expliquait que la décision de quitter son poste très confortable à Wall Street pour tout risquer sur Amazon était une évidence à ses yeux, car il s’inscrivait dans son “regret minimization framework”, littéralement “système de minimisation des regrets.

Bien qu’il qualifie lui-même ce concept de nerdy, celui-ci mérite réflexion, car il a permis à un homme ordinaire de devenir le patron d’une des entreprises les plus puissantes du monde.

Et en tirant ce fil, on remonte beaucoup plus loin dans l’histoire…

Regret minimization framework

Ce système, qui est aussi simple qu’efficace, consiste en 4 étapes quand on est confronté à une décision difficile :

  1. Projette-toi dans le futur

  2. Rappelle-toi de là où tu es maintenant

  3. Pose-toi la question : regretteras-tu de ne pas l’avoir fait ?

  4. Agis en conséquence

“J’ai quitté ma boite en milieu d’année” explique-t-il, “me privant ainsi de mon bonus annuel. C’est le type de choses qui peut être déroutant à court terme, mais si on y réfléchit pour le long terme, il est possible de prendre d’excellentes décisions qu’on ne regrettera pas.”

Des études ont montré qu’à un age avancé, les humains ont davantage tendance à déplorer les occasions manquées plutôt que les échecs. C’est la philosophie sous-jacente à la culture américaine de l’échec, celle qui glorifie les tentatives plutôt que de punir les débâcles.

Mais ce raisonnement est intrinsèquement lié à la finitude du temps qu’il nous reste à vivre, car ce n’est que parce que celui-ci est limité que le poids des regrets a un rôle démesuré dans notre existence. Et c’est là que nous rejoignons des concepts plus anciens.

Memento mori

Le terme Memento Mori est une locution latine qui signifie “Souviens-toi que tu vas mourir” (cette idée m’avait d’ailleurs tant inspiré que j’en avais écrit une nouvelle).

Il est dit que dans la Rome antique, lorsqu’un général paradait après une victoire, un esclave le suivait en lui répétant inlassablement cette phrase, pour lui rappeler que lui aussi était mortel : une ode à la vanité de la vie. “Demain est un autre jour. Tu finiras inévitablement au même endroit que ceux que tu viens de vaincre, et un jour, quelqu’un prononcera ton nom pour la dernière fois.”

Memento Mori a ainsi traversé les siècles : le pavillon de pirate à tête de mort, le Jolly Rogers, en est un exemple : paradoxalement, l’utilisation d’un squelette comme symbole était un hommage à la vie. Puisque nous allons mourir, hâtons-nous de vivre selon nos termes !

Plus récemment, l’acronyme YOLO (you only live once), utilisé depuis près d’un siècle mais massivement popularisé à partir de 2011, s’est avéré la source de nombreux faits divers, dont l’aspect le plus surprenant (et dramatique) est la pluralité de ses interprétations. Certains l’utilisent pour justifier une prise de risque démesurée (à l’instar de cet homme qui s’est tué au volant alcoolisé) tout comme d’autres l’emploient pour défendre un mode de vie conservateur.

Savoir qu’on va mourir, c’est motivant ?

La perspective de la mort comme élément moteur est donc vieille comme le monde. Elle a été déclinée de plusieurs manières : comme une ode au plaisir car le temps est compté (hédonisme) ; comme une apologie de la simplicité, car le bonheur se trouve en nous (stoïcisme) ; ou encore comme un déni des valeurs morales, car la mort rend notre vie futile (nihilisme).

Selon la manière de l’interpréter, cette idée est source d’une grande angoisse ou d’une grande sérénité. Cette ambivalence est notamment exacerbée à l’abord de la prise de risque :

  • Prendre le risque, c’est s’exposer à un futur qui pourrait souffrir de nos décisions actuelles - ceci est particulièrement vrai pour les risques physiques. Puisque nous n’avons qu’une vie, il faut préserver notre santé physique et mentale

  • Ne pas prendre le risque, c’est ouvrir la voie à des regrets, dont chaque jour qui passe augmente le poids. Puisque nous n’avons qu’une vie, chaque instant dépensé dans la mauvaise tâche est perdu à tout jamais

Trouver son équilibre là dedans est complexe. D’après-moi, le succès se nourrit d’une capacité robuste à placer le curseur du risque pour maximiser la réussite sur le long terme tout en maîtrisant les coûts physiques et intellectuels.

Des concepts comme le “Start with why” de Simon Sinek sont des bons outils dont on peut s’équiper : une sorte de boussole qui pointe toujours dans la bonne direction. Pourquoi je me lève le matin ? Quelle est la direction de ma vie ? Dois-je sauter le pas ?

Every day is day one

En revenant à la philosophie “Every day is day one” de Jeff Bezos, on peut appliquer le Memento mori à sa vision d’une entreprise : celle-ci ne vivra pas indéfiniment, alors assurons-nous au moins de ne se priver d’aucune expérimentation pour la rendre plus forte, si risquée soit-elle.

L’essence d’un entrepreneur est souvent la même : nous ne pouvons pas nous vautrer dans un confort matériel et émotionnel au prix du risque immense d’avoir consacré des années à ne pas pousser le monde dans la direction que l’on souhaite.

Réaliser que l’on va tous y passer, c’est remettre en perspective les fautes et les échecs d’aujourd’hui ; c’est un shot de motivation quand il en faut, car nous savons qu’il n’y a pas de temps à perdre ; surtout, c’est une dose d’humilité de temps en temps, tant la plus incroyable de nos réussites sera un jour insignifiante.

Pour clôturer sur ces questions existentielles, il y a deux choses que j’aimerais partager qui me sont utiles pour relativiser dans les périodes de grande incertitude.

D’abord, la description par Carl Sagan d’une photo de la Nasa prise par la sonde Voyager 1 en 1990, à une distance de 6,4 milliards de kilomètres de la terre, sur laquelle notre monde n’apparaît guère plus large qu’un grain de sable : un “point bleu pâle”.

Ensuite, l’incontournable sonnet intitulé “Ozymandias” (dont le nom a inspiré le personnage d’Adrian Veidt de Watchmen, l’un des personnages de comics les plus denses à mes yeux ), écrit par Percy Bysshe Shelley en 1817, le mari de Mary Shelley (Frankenstein) :

Ozymandias

J’ai rencontré un voyageur de retour d’une terre antique
Qui m'a dit : « Deux immenses jambes de pierre dépourvues de buste
Se dressent dans le désert. Près d’elles, sur le sable,
À moitié enfoui, gît un visage brisé dont le sourcil froncé,

La lèvre plissée et le rictus de froide autorité
Disent que son sculpteur sut lire les passions
Qui, gravées sur ces objets sans vie, survivent encore
À la main qui les imita et au cœur qui les nourrit.

Et sur le piédestal il y a ces mots :
« Mon nom est Ozymandias, Roi des Rois.
Voyez mon œuvre, ô puissants, et désespérez ! »

À côté, rien ne demeure. Autour des ruines
De cette colossale épave, infinis et nus,
Les sables monotones et solitaires s’étendent au loin. »